Rédigé par l’équipe de miboue.com
Introduction
L’émergence des institutions patrimoniales au Gabon au lendemain des Indépendances s’inscrit dans un processus complexe d’articulation entre la recherche scientifique coloniale/postcoloniale et l’affirmation d’une souveraineté culturelle nationale. Le Musée National des Arts et Traditions (MNAT), depuis ses origines informelles jusqu’à son ancrage institutionnel définitif, constitue un observateur privilégié de cette transition. Cet article examine les jalons historiques de sa fondation sous l’égide de l’ORSTOM, la phase charnière de la « gabonisation » administrative intervenue au milieu des années 1970, ainsi que les contraintes structurelles et muséographiques ayant jalonné son évolution.
1. Genèse institutionnelle et premiers jalons (1963-1967)
Les fondements du futur musée national naissent d’une convention bilatérale conclue au début des années 1960 entre le jeune État gabonais et l’Office de la Recherche Scientifique et Technique Outre-Mer (ORSTOM). Mandaté pour collecter et étudier les expressions culturelles des différentes aires ethnolinguistiques du pays, l’organisme impulse une vaste campagne de prospection de terrain.
Sous l’impulsion de l’ethnomusicologue Herbert Pepper — considéré comme le pionnier de l’institution —, les premières collections d’objets, d’enregistrements sonores et de documents photographiques permettent au Président Léon Mba d’inaugurer le 4 octobre 1963 le « Petit Musée », établi dans l’ancienne villa de Pepper au quartier Montagne-Sainte.
Face à l’afflux rapide de pièces récoltées par les ethnographes de l’ORSTOM (tels Pierre Sallée et Louis Perrois), secondés par des techniciens gabonais de premier plan (Elie Ekoga Mvé, Jean-de-Dieu Moubegna et Pascal Hembe), l’espace originel s’avère rapidement insuffisant. Fin 1966, l’institution est transférée dans un vaste bâtiment colonial sur l’avenue de la Présidence, avant d’être officiellement inaugurée sous l’appellation de Musée des Arts et Traditions le 27 novembre 1967.
2. Le tournant de 1975 : Gabonisation et réorganisation institutionnelle
L’année 1975 constitue une césure épistémologique et administrative majeure dans l’histoire de l’établissement :
- Le transfert de tutelle : En juillet 1975, le musée quitte le giron du Ministère de l’Éducation Nationale pour être rattaché au Secrétariat à la Culture et des Arts.
- La fin de la mission ORSTOM : La date du 31 juillet 1975 entérine la fin de la tutelle opérationnelle de l’ORSTOM et acte la prise en main effective de l’institution par les cadres gabonais.
- La direction autochtone : Après le départ de Louis Perrois en 1974, la direction est confiée à l’anthropologue Jean-Emile Mbot (futur ministre), qui initie une transmission à une nouvelle génération de chercheurs et gestionnaires nationaux.
Sur le plan topographique, l’institution émigre en 1976 vers ses locaux définitifs situés dans l’immeuble Elf-Gabon, adoptant définitivement le nom de Musée National des Arts et Traditions.
3. Les défis de la professionnalisation et les apories muséographiques
Si la première phase menée par l’ORSTOM a permis de constituer un corpus ethnographique d’une valeur inestimable et de former des enquêteurs de terrain hors pair, le passage à une structure muséale autonome a révélé des lacunes structurelles. La formation initiale des techniciens gabonais, essentiellement axée sur la collecte, devait être complétée par des compétences spécialisées en matière de conservation préventive, de restauration et de gestion scientifique des collections.
De surcroît, les locaux de l’immeuble Elf-Gabon ne répondaient que partiellement aux exigences normatives d’une muséographie moderne (flexibilité des espaces d’exposition, création d’un laboratoire-atelier de conservation). À terme, cette inadaptation spatiale et technique a engendré un repli progressif de l’institution sur elle-même, illustrant les difficultés inhérentes à la pérennisation des infrastructures culturelles postcoloniales en Afrique centrale.
Conclusion
L’histoire du Musée National des Arts et Traditions, de sa préfiguration à la Montagne-Sainte à son installation en milieu urbain moderne, met en lumière les tensions entre l’impératif de conservation patrimoniale et les réalités logistiques et institutionnelles. Malgré les défis liés à la professionnalisation des techniques de conservation et à l’optimisation des espaces, le musée demeure l’acte fondateur de la muséologie nationale au Gabon, témoignant de la volonté d’un État souverain de réapproprier son patrimoine mémoriel et scientifique.
