Rédigé par l’équipe de Miboue
Une citoyenneté d’apparence : entre promesses de progrès et illusions d’autonomie
La Constitution d’octobre 1946, fondant l’Union Française, semblait ouvrir une nouvelle ère pour les Territoires d’Outre-Mer (T.O.M.). En reconnaissant dans son préambule l’existence de civilisations particulières et originales, elle promettait une plus grande prise en considération des réalités locales.
Cependant, derrière ce discours d’ouverture se cachait un paradoxe majeur : en affirmant que les territoires d’outre-mer formaient avec la France une seule et même nation, la Constitution étouffait d’emblée toute idée de « self-government » ou d’autonomie politique réelles.
Pourtant, des avancées sociales et juridiques indéniables virent le jour. Grâce à la loi Lamine Guèye du 7 mai 1946, les Africains accédèrent à la citoyenneté. Cette évolution entraîna la révision du Code pénal, l’abolition du travail forcé et la fin du sinistre « Régime de l’indigénat ». Désormais, la représentation de l’Afrique noire aux assemblées législatives de la République devenait un droit — une prérogative jusque-là réservée aux Antilles, à La Réunion et aux habitants des quatre communes historiques du Sénégal (Saint-Louis, Dakar, Gorée et Rufisque).

« Des citoyens de second ordre » : le verrouillage représentatif de la métropole
Malgré l’octroi de ces droits civiques, la métropole redoutait d’être démographiquement « colonisée par ses colonies ». Pour éviter de se retrouver minoritaire face à des territoires d’outre-mer nettement plus peuplés, l’État français instaura d’importantes mesures restrictives.
Le résultat fut flagrant : à l’Assemblée nationale française, les T.O.M. ne bénéficiaient que de 38 députés, contre 544 pour la métropole. Cette disproportion flagrante reléguait dans les faits le citoyen d’outre-mer au rang de « citoyen de second ordre ».
Parallèlement, la Constitution de 1946 créa l’Assemblée de l’Union Française, une institution censée adapter la législation aux réalités locales. Mais cette instance purement consultative n’avait aucun pouvoir réel, et ses avis étaient le plus souvent ignorés par l’Assemblée nationale à Paris.
L’éveil des institutions locales : du Conseil représentatif à l’Assemblée territoriale
Sur le continent africain, les véritables innovations résidaient dans la mise en place de Conseils représentatifs locaux ainsi que des Grands Conseils d’A.O.F., d’A.E.F. et du Cameroun.
Au Gabon, le Conseil représentatif local fut créé par décret en 1946 pour élire les délégués gabonais aux instances métropolitaines. Lors de sa première session, le 30 janvier 1947, un Français, Marcel Regnot, en prit la présidence, entouré de figures émergentes de la vie politique gabonaise comme Stanislas Migolet et Paul Gondjout. En 1948, la présidence passa à Mme Piraube, future maire de Port-Gentil en 1953.
Cette institution locale gagna progressivement en maturité : en 1952, le Conseil représentatif s’imposa sous le nom d’Assemblée territoriale du Gabon. M. Walker Deemin, qui présidait le Conseil depuis 1949, en assura la présidence jusqu’en 1956.
Par ailleurs, pour siéger au Grand Conseil de l’A.E.F. à Brazzaville, le Gabon désigna successivement des figures de premier plan :
- 1947 : Paul Flandre, Marcel Regnot, Yves Evouna, Edward Mossot, Paul Amogho et Paul Gondjout.
- 1952 : Vincent de Paul Nyonda, Charles Bakissi, Eugène Amogho, Paul Flandre et Yves Evouna.
- Mai 1957 : L’arrivée de leaders de l’UDSG, notamment Eugène Amogho et Jean-Félix M’Bah.
Ces grands conseillers assistaient le Haut-Commissaire français à titre consultatif.
La voix du Gabon au cœur de la République
Pendant toute cette période, les figures politiques gabonaises se sont affirmées au sein des organes centraux de l’Union Française :
- À l’Assemblée nationale (Palais Bourbon) : Dès 1946, Jean-Hilaire Aubame succéda à Félix Tchicaya (qui représentait jusqu’alors le Gabon et le Moyen-Congo). Élu par le « deuxième collège » avec 56 % des suffrages (7 069 voix sur 12 686 votants), Aubame s’imposa face à son principal rival, Émile Issembé. (Auparavant, Gabriel d’Arboussier avait représenté le Gabon à la première Assemblée constituante de 1945, avant de céder sa place à Henri Seignon lors de la seconde Constituante).
- Au Conseil de la République (Palais du Luxembourg) : En 1947, le Gabon y fut représenté par les sénateurs Durant-Réville et Mathurin Anguillet. Après la disparition de ce dernier en juin 1949, Paul Gondjout reprit le siège qu’il occupa jusqu’en mai 1958.
- À l’Assemblée de l’Union Française : La représentation gabonaise fut incarnée successivement par René Paul Sousatte (1947-1953), puis par Jean-Jacques Boucavel (1953-1959).
Bien que bridée par un système institutionnel inégalitaire, la période 1946-1959 aura permis à toute une génération de dirigeants gabonais de faire leurs armes politiques, posant ainsi les jalon inévitables vers la marche de l’indépendance.


