Rédigé par l’équipe de miboue.com

Introduction

La création du Musée des Arts et Traditions de Libreville s’inscrit dans un contexte scientifique et institutionnel singulier, marqué au début des années 1960 par la collaboration entre le jeune État gabonais et l’Office de la Recherche Scientifique et Technique Outre-Mer (ORSTOM). Mandaté par convention pour inventorier et étudier les expressions traditionnelles du pays, l’organisme de recherche a structuré un dispositif à la croisée de l’ethnologie, de l’ethnomusicologie et de la muséographie. Cet article examine les étapes de l’institutionnalisation du musée — de sa préfiguration informelle à la Montagne Sainte jusqu’à son inauguration sur l’avenue du Général de Gaulle en 1967 —, tout en analysant l’apport méthodologique de ses collections et de ses fonds d’archives sonores.

1. De l’expérimentation muséale à l’institutionnalisation (1963-1967)

De la villa de la Montagne Sainte au site de l’avenue du Général de Gaulle

L’impulsion initiale du projet muséal revient à l’ethnomusicologue Herbert Pepper, directeur de recherches à l’ORSTOM, chargé de la collecte des patrimoines immatériels et matériels du Gabon. Face à l’accumulation rapide de pièces ethnographiques, de documents manuscrits et d’enregistrements, l’urgence d’un lieu de conservation s’impose. Devant l’absence initiale d’infrastructures dédiées, c’est la villa personnelle de M. Pepper au quartier Montagne Sainte qui fait office de premier écrin muséal, inauguré le 4 octobre 1963 par le Président Léon Mba.

Rapidement confrontées à l’exiguïté des lieux, les autorités gabonaises et l’ORSTOM entament une réhabilitation d’envergure. Une ancienne demeure située sur l’avenue du Général de Gaulle est affectée au Ministère de l’Education Nationale pour abriter le futur musée. Cette réalisation collective fédère de multiples acteurs institutionnels et associatifs — dont la Société Préhistorique et Protohistorique Gabonaise, la Chambre de Commerce, le CTFT, le Centre Saint-Exupéry et l’UNESCO. Le nouveau musée est officiellement inauguré le 27 novembre 1967.

2. Muséographie et sémiotique de l’exposition (1967)

Établi sur une surface de 210 mètres carrés, le musée présente un corpus de 617 objets collectés dès 1960 par les chercheurs de l’ORSTOM (Herbert Pepper, Pierre Sallée et Louis Perrois). Sur cet ensemble, 164 pièces majeures (masques, statues, insignes rituels et instruments de musique) constituent le cœur de la section artistique et ethnologique.

La démarche muséographique de l’époque se distingue par une tentative d’immersion totale :

  • Contextualisation audiovisuelle : Chaque objet est replacé dans son milieu socioculturel à l’aide de dioramas, de supports photographiques et d’enregistrements magnétiques.
  • Le cycle de vie traditionnel : Le parcours de visite de la section principale, d’une durée de 40 minutes, articule son propos autour de l’association intime du son, de l’image et de l’objet, calquée sur les étapes anthropologiques de la vie communautaire.
  • La politique des réserves : Malgré un espace d’exposition restreint, les réserves abritent plus de 400 pièces supplémentaires, témoignant de l’ampleur des collectes de terrain réalisées à travers le pays.

3. L’ORSTOM et la recherche scientifique : Archives sonores et monographies

Au-delà de sa fonction d’exposition, le musée fonctionne comme un laboratoire adossé aux sections d’ethnomusicologie et d’ethnologie de l’ORSTOM. Les bureaux intégrés au complexe abritent :

  • Une salle d’archives sonores totalisant près de 800 heures d’enregistrements documentant les traditions orales et musicales de la quasi-totalité des groupes ethnolinguistiques du Gabon.
  • Une bibliothèque spécialisée en sciences humaines et un laboratoire photographique.

Les missions de terrain menées par les chercheurs (tels Louis Perrois sur la statuaire fang et la circoncision bakota, Pierre Sallée sur la musique batéké, ou Herbert Pepper sur l’épopée du Mvet) alimentent une production scientifique de premier plan. Ces travaux théoriques et monographiques légitiment l’objet muséal non pas comme un simple objet d’art exotique, mais comme un document anthropologique à part entière.

Conclusion

Entre décembre 1967 et janvier 1969, la fréquentation de l’établissement par plus de 8 000 visiteurs — majoritairement gabonais — témoigne d’un phénomène de réappropriation identitaire. En valorisant les expressions originelles face aux mutations modernistes, le Musée des Arts et Traditions s’est affirmé, sous l’égide de l’ORSTOM, comme un instrument décisif de construction mémorielle et de patrimonialisation nationale au Gabon.

Références bibliographiques de référence

  • PERROIS, Louis. Musée des arts et traditions du Gabon. Paris : ORSTOM, Cultures et Techniques, 1969.
  • PEPPER, Herbert. Un mvet de Nzwe Nguema. Libreville : ORSTOM, 1966.
  • SALLÉE, Pierre. La musique Batéké / Un musicien gabonais célèbre : Rampano Mathurin. Libreville : ORSTOM, 1966.
  • PERROIS, Louis. La statuaire rituelle des Fang du Gabon. Essai d’analyse stylistique. Libreville : ORSTOM, 1969.