Rédigé par l’équipe de Miboue
1. Les racines d’un destin exceptionnel
C’est le 30 décembre 1936, au village d’Awuta dans la région côtière du Fernan-Vaz (Ogooué-Maritime), que naît Pierre-Louis Agondjo-Okawé. Son nom, Agondjo, signifie en langue myènè « l’enfant des plantes médicinales », en hommage au traitement traditionnel suivi par sa mère, Anina Germaine, pour mener sa grossesse à terme.
Élevé par sa mère, il grandit au sein d’une famille d’exception : de l’union ultérieure de sa mère avec Charles Ping naîtra son demi-frère cadet, Jean Ping Okoka, tandis qu’il est également le frère aîné de l’homme politique Joseph Issani Rendjambé.
C’est en 1946, à l’école de la mission catholique Sainte-Anne du Fernan-Vaz où l’envoie son oncle Jean Rémy Ayouné, qu’un événement fondateur se produit : témoin des brutalités d’un garde colonial contre une femme de son village, le jeune Agondjo réveille en lui une vocation précoce pour la défense des faibles et le refus de l’injustice.
2. L’étudiant brillant et le militant d’avant-garde
Dès 1958, Agondjo-Okawé s’impose sur la scène politique en faisant activement campagne pour le « NON » lors du référendum du Général de Gaulle, aux côtés de son frère Joseph Rendjambé et de René Paul Sousatte, exigeant l’indépendance immédiate du Gabon.
Parti étudier le droit à la Faculté de Lille en 1959, il devient une figure incontournable du mouvement estudiantin :
- Secrétaire général de la prestigieuse Fédération des étudiants d’Afrique noire francophone (FEANF).
- Trésorier de l’Association générale des étudiants du Gabon (AGEG).
Ayant publié en 1961 une tribune incisive sur les mariages mixtes dans le journal L’Étudiant du Gabon, le gouvernement de Léon Mba suspend sa bourse. Agondjo-Okawé répond à cette sanction en envoyant à l’ambassade du Gabon son diplôme d’honneur du meilleur étudiant de la Faculté de droit de Lille. Face à la persécution du régime gabonais — qui va jusqu’à envoyer la police à Paris pour le capturer —, il se réfugie temporairement en Suisse. Grâce à l’intervention du doyen de Lille auprès du général de Gaulle, il réintègre son cursus et décroche ses diplômes de 3ᵉ cycle en droit privé et histoire du droit avec la mention Très Bien.
En 1967, il réussit le concours du Barreau et devient le premier avocat noir de l’histoire du Gabon. Il enseigne d’abord l’anthropologie juridique à la Sorbonne, puis à Brazzaville, avant de devenir professeur et doyen de la Faculté de droit et de sciences économiques de l’Université Nationale du Gabon (actuelle UOB) dès 1970.
3. L’avocat des causes d’État et des droits humains
En 1976, Pierre-Louis Agondjo-Okawé marque à nouveau l’histoire en devenant le premier Gabonais élu Bâtonnier de l’Ordre des avocats du Gabon, fonction qu’il exercera jusqu’en 1984.
Avocat de renommée internationale, il met sa puissance oratoire et sa science du droit au service des droits fondamentaux :
- Redoutable pénaliste : Il participe de manière décisive à la rédaction de la Charte africaine des droits de l’Homme et des peuples adoptée à Nairobi en 1981.
- Avocat des chefs d’État et opposants africains : Il défend Laurent Gbagbo en Côte d’Ivoire ainsi qu’Abel Goumba en République centrafricaine.
- Le procès Germain Mba (1971) : Il prend la défense de la veuve de l’opposant Germain Mba, assassiné par le régime. Son plaidoyer au vitriol contre les méthodes policières du pouvoir lui vaut d’être arrêté par Omar Bongo en 1972 et condamné à 8 ans de travaux forcés pour délit d’opinion. Libéré au bout de 4 ans en 1976, il en gardera des séquelles physiques toute sa vie, sans jamais abdiquer ses convictions.
4. Figure de proue de l’opposition et bâtisseur de la démocratie
À la faveur du retour au multipartisme consécutif à la Conférence Nationale de 1990, Me Agondjo-Okawé fonde le Parti Gabonais du Progrès (PGP) avec Joseph Rendjambé et Marc Saturnin Nnang Nguéma.
- La crise de 1990 : Après l’assassinat de son frère et compagnon de lutte Joseph Rendjambé en mai 1990, il devient le chef de file de l’opposition et réclame la vérité, tout en négociant des sorties de crise pour éviter les bains de sang.
- Artisan de la paix : Lors de l’élection présidentielle de 1993 où il arrive officiellement 3ᵉ, il dénonce la fraude mais refuse la spirale de la violence, participant activement aux Accords de Paris en 1994 (« La Paix des Braves »).
- Au service de la cité : Député à l’Assemblée nationale, il devient maire de la commune de Port-Gentil de 2000 à 2003, insufflant une gestion rigoureuse au chef-lieu de l’Ogooué-Maritime.
5. Postérité et hommage national
Se faisant plus rare sur la scène publique au début des années 2000, Me Agondjo-Okawé fait sa dernière apparition officielle le 17 août 2005. Il s’éteint dix jours plus tard, le samedi 27 août 2005 à Libreville, à l’âge de 69 ans, laissant derrière lui son épouse Joséphine et onze enfants.
Aujourd’hui, sa mémoire demeure vivante à travers :
- Le Club Agondjo Okawé, vecteur de conférences et d’échanges intellectuels à travers le pays.
- La Foire municipale Pierre-Louis Agondjo Okawé à Port-Gentil.
- L’Auditorium Pierre-Louis Agondjo Okawé de l’Université Omar Bongo (UOB), baptisé en son honneur le 10 septembre 2026, espace dédié aux conférences, rencontres scientifiques et grands débats académiques.
« Pour moi, la majorité des pays africains, surtout francophones, sont des pays néo-colonisés sans véritable souveraineté. Et le Gabon n’échappe pas à la règle. Il fait partie, au même titre que la Côte d’Ivoire, du pré carré de la France qui y possède de nombreux intérêts, notamment pétroliers. »
— Maître Pierre-Louis Agondjo-Okawé