Rédigé par l’équipe de miboue.com
Au milieu du XIXe siècle, l’estuaire du Komo et du Gabon est le théâtre de soubresauts géopolitiques majeurs. Parmi les figures de proue de cette époque charnière, R’Ogouarowe, plus connu sous le nom de Roi Glass (décédé le 29 janvier 1848), s’impose comme le chef le plus prestigieux des Agekaza d’Olamba. Redouté et respecté, il incarna la résistance farouche des peuples mpongwè face aux ambitions hégémoniques et coloniales de la France.
Un Carrefour Commercial Convoité et Ouvert sur le Monde
Bien avant les tensions maritimes, le village du Roi Glass prospérait grâce à sa position stratégique dans le commerce avec les Européens. Entre les années 1820 et 1840, le souverain fait le choix de l’ouverture en accueillant des missionnaires anglais, puis, en mai 1842, en voyant s’implanter la première mission protestante américaine sur ses terres. Jusqu’en 1845, commerçants britanniques, américains et allemands s’y installent, renforçant l’attractivité et l’indépendance commerciale de l’estuaire.
Pourtant, cette influence dérange. Le prestige de Glass ne reposait pas sur les armes, mais sur la puissance de son réseau commercial, rendant insupportable aux yeux de Paris l’idée d’un monopole français menacé.
La Controverse du Traité de 1844 et la « Guerre des Drapeaux »
Le basculement s’amorce le 28 mars 1844. Ce jour-là, le Roi Glass signe un texte présenté comme un simple traité de protectorat et de commerce avec le lieutenant de vaisseau Darricau et le capitaine Amouroux. Mais les conditions de cette signature feront rapidement l’objet d’une violente contestation.
Refusant de se plier à ce qu’il considérait comme une duperie, Glass maintient fièrement les drapeaux anglais et américains dans sa cour. Pour les autorités françaises, c’est un casus belli. Une semonce à blanc est tirée le 29 mars, suivie rapidement par un bouclage strict du territoire de Glass et, plus grave encore, par le bombardement du village mené par l’officier La Hardrouyère à bord de la Tactique.
Face aux pressions, la population locale — et en particulier la jeunesse — fait preuve d’un indomptable courage, allant jusqu’à refuser de hisser le moindre drapeau. Même la médiation tentée par le roi Louis (chef aguékaza d’Awondo) échoue face à l’intransigeance de Glass. Pour ce dernier, résumer la souveraineté à un drapeau unique, le pavillon français, équivaut à un suicide politique :
« Nous voulons quand chaque nation viendra chez nous, que son drapeau soit hissé. Si d’aventure deux nations se présentent sur notre territoire, nous hisserons les deux drapeaux. »
La Pétition au Roi des Français : Un Baroud d’Honneur Historique
Comprenant que les officiers de marine sur place sourdaient à leurs arguments, le Roi Glass et ses notables décident de s’adresser directement au monarque lointain, Louis-Philippe, à travers une pétition poignante datée du 5 avril 1844.
Ce texte, d’une importance historique capitale, lève le voile sur les conditions condamnables dans lesquelles le traité fut arraché : les signataires y dénoncent la manœuvre du capitaine Amouroux qui, usant d’eau-de-vie dans la nuit du 27 mars, enivra le roi et un autre individu pour leur faire signer un acte de cession territoriale maquillé en simple lettre d’amitié.
« Notre pays est tout ce que nous avons. Nous ne pouvons fermer nos yeux en paix, ou reposer tranquillement au tombeau si nous ne laissons notre pays à nos enfants aussi libre que nous l’avons reçu des mains de nos pères. »
La Fin d’une Ère
Malheureusement, cette correspondance demeura sans suite favorable. L’échec de ce baroud d’honneur scella la mainmise française sur les deux rives de l’estuaire.
Il marqua tragiquement la fin de « l’ère mpongwè » et l’aurore brutale de l’ère coloniale. Un modèle d’administration fondé sur la légitimité coutumière et le droit de terre inaliénable cédait alors la place à un système d’exploitation dicté par la force et le profit, éclipsant la mémoire de souverains fiers et dignes à l’image du Roi Glass.
