
De quoi s’agit-il ?
Soumbou et Agnassa sont jumeaux. Alors que leur père, le Dieu de la Terre ici-bas leur avait interdit toute participation à des fêtes nocturnes, Soumbou désobéit à la consigne de son père. Il y va seul car sa soeur jumelle décide de respecter les recommandations de leur père Ndziami Atsyé.
Tombé amoureux d’Agnassa (Enyumi) une magnifique jeune princesse au cours d’une soirée dansante, Soumbou se retrouve embarqué au pays des fantômes aquatiques dans une sorte de forêt aquatique.
Il court alors le danger d’être mangé par les monstres comme d’autres jeunes hommes avant lui qui poursuivaient la même quête amoureuse, le même rêve d’épouser cette princesse des eaux qui venait séduire les jeunes garçons et les entraînait dans son village. Or, avec Soumbou tout semble différent.
Cette fois la princesse Agnassa est elle-même amoureuse et ne souhaite pas voir les monstres manger Soumbou. Elle décide de le protéger et de le cacher avec la complicité de sa mère.
A partir de moment, s’ouvrent pour Soumbou le jumeau une série de combats, de défis et d’aventures.
D’abord, pour conquérir et épouser sa dulcinée, Soumbou doit affronter tous les monstres fantômes et surmonter étape par étape les épreuves des mondes souterrains aquatiques auxquelles il sera soumis.
Aller à la recherche de l’enclume ancestrale de son beau-frère Obiélakulu, traverser les grandes eaux et les îles, vaincre le caïman géant, triompher face à l’hippopotame géant, grimper à la cime du grand arbre Okumbi, etc. Cet éloignement fait Soumbou un etranger.
Que viens-tu chercher dans notre pays, lui demandent systématiquement les êtres aquatiques, comme pour lui rappeler qu’il pénètre un nouveau monde. Cependant, grâce à son arme faucille magique (Ossele) et son courage, Soumbou le jumeau parvient à son objectif. Il découvre en quelque sorte la relique ancestrale. Mais ce n’est pas fini.
Puis, après avoir parcouru les eaux, les montagnes, les cieux et le pays de Ngari (le Tonnerre) et rencontré la prêtresse Yele, Soumbou regagne le pays d’Agnassa et enfin l’épouser.
Une fois marié et père d’un garçon, Soumbou qui pe sait avoir enfin réussi toutes les épreuves sera encore soumis à de nouveaux combats. Il doit maintenant affronter le terrible monstre infirme Obiélakulu, frère de son épouse Agnassa qui détient prisonnier le fils de Soumbou et Agnassa. Soumbou est contraint de livrer un combat magistral contre ce monstre et libère son fils.
Que faut-il comprendre de récit ?
De ce récit, on peut en tirer au moins trois lectures ou analyses, bien au-delà de la beauté des combats, des guerres et des batailles.
Olendé ici résumé nous renseigne d’abord sur les valeurs familiales, le statut de la femme et le désir de mariage.
La désobéissance au père
Le récit commence par une réunion au cours de laquelle le Dieu d’en-bas dicte à ses enfants jumeaux Soumbou le garçon et Agnassa la fille, les commandements à respecter.
Il interdit à ses enfants de participer à la grande cérémonie rituelle Obungu. Après avoir laissé ses consignes Ndziami A Mbedé le Dieu d’en-bas se rend au chevet de son ami agonisant.
Une fois la nuit tombée, et attiré par le son du tam-tam, Soumbou décide de rendre à la grande fête du village. Il invite sa sœur à s’y rendre avec lui mais celle-ci refuse de désobéir aux commandement de leur père.
Soumbou le jumeau désobéit à l’interdit de son père et se laisse attirer par la fête. L’épopée Olendé nous renseigne sur la transgression originelle du fils jumeau Soumbou.
Le récit nous met également en garde contre les risques de cette désobéissance au père et aux Dieux.
A ce premier commandement violé par Soumbou, vient s’ajouter l’interdit de l’inceste.
En effet, une fois à la fête, Soumbou fait la rencontre d’une magnifique jeune fille. Elle se nomme Agnassa comme sa sœur jumelle. Malgré la ressemblance physique de cette jeune fille avec sa jumelle, Soumbou déclare sa flamme à Agnassa. La jeune fille fantôme l’attire loin du village. Soumbou est guidé par le désir et l’amour.
D’un point de vue symbolique, Soumbou aurait pu faire attention et peut-être se dire qu’il s’agissait d’un double de sa jumelle et contrôler son désir. Mais ce n’est pas le cas. L’épopée, on le voit bien ici, pourfend la tentation d’épouser celle qui ressemble à sa soeur, il proscrit clairement l’inceste.
Pour mieux comprendre l’importance de cet interdit, il faut la situer dans la société Mbedé (Obamba-Teké). Sur le plan anthropologique, cet interdit présenté en filigrane permet de mieux saisir les questions de filiation et du rapport des Mbedé au mariage, notamment à la règle Obali, bien connue au Gabon, sur laquelle il n’est pas besoin de s’étendre ici.
Soumbou est dans cette première partie le symbole du désir et de la tentation face au sexe féminin. La beauté d’Agnassa rend Soumbou faible et incapable de résister au désir. Il veut à tout prix épouser la belle Agnassa. Sa volonté de se marier avec Agnassa va le conduire vers un long voyage, une sorte d’exil dans un autre pays ou un autre monde.
Cependant, en ayant désobéi à son père et en se laissant entraîner par son désir amoureux, Soumbou se retrouve au pays d’Agnassa, peuplé de monstres, de fantômes et d’êtres bizarres.
Le mariage comme rite initiatique
Olendé nous instruit sur la valeur profonde du mariage. Le mariage est non seulement sacré mais il est présenté dans cette épopée comme un parcours initiatique. Chez les Bantus, le mariage est de fait le lien entre deux clans, deux lignages ou deux ethnies, il est sur ce point l’aboutissement d’un long rituel jonché d’étapes et d’épreuves que l’on voit à l’œuvre à travers les fameux « barrages » durant les mariages coutumiers.
Le mariage chez les Mbédé comme chez d’autres peuples dit Bantus obéit surtout à un puissant rapport aux ancêtres. On peut le dire ici, le caractère sacré du mariage repose sur la convocation de paroles, de bénédictions, des esprits, d’entités et des ancêtres à venir sceller l’union entre deux clans ou lignages.
A ce titre, les personnes qui étaient autrefois désignées pour parler au nom des deux familles respectives portaient la lourde mission d’articuler une parole profane destinée à l’assistance non initiée et une parole sacrée destinée aux initiés et aux ancêtres. Aujourd’hui on se focalise beaucoup sur la dot et les éléments symboliques qui s’y rattachent.
Certes la dot est un élément très important du mariage, mais si elle n’est pas accompagnée des paroles sacrees, elle peut sembler dévoyee malgré sa valeur financière et de fait compromettre la sacralisation et la solidité du mariage. Il importe de parvenir à l’union et la communion des familles et clans par des paroles et des rites.
Le rite du voyage
Dans le récit, au pays des fantômes, Soumbou subit une série d’épreuves, notamment celles que lui impose son beau-frère Obiélakulu. Il doit visiter un sanctuaire, retrouver une relique du père d’Agnassa et bien d’autres épreuves. Soumbou doit voyager de villages en villages, traverser des fleuves et vaincre des animaux géants.
Sa force, son courage et sa bravoure sont en permanence mis à l’épreuve. Le mariage est ici un voyage et même une sorte d’exil car Soumbou a quitté son village natal depuis très longtemps.
D’ailleurs les animaux géants le lui rappellent, il est un étranger, il n’est plus dans son pays. Soumbou est présenté durant ce voyage en forêt aux mânes et reliques des ancêtres d’Agnassa.
Ce voyage ne se limite pas à connaître seulement les ancêtres de son épouse.
L’épopée Olendé traduit symboliquement le voyage de Soumbou en une quête de l’esprit humain, une transcendance des obstacles vers la victoire ou vers l’union de l’homme et de la femme, du corps et de l’esprit.
Quête de l’identité
L’épopée nous invite à travers ce mariage initiatique de deux clans ou peuples à rechercher l’autre moitié de nous-mêmes.
L’épopée Olendé fait l’éloge de l’unité de l’homme, au-delà des différences homme/femme ou de dépasseront clan, son lignage ou son ethnie et construire une identité nouvelle.
Autrement dit, au-delà du désir amoureux, de la quête de mariage, c’est la quête de soi et de l’identité retrouvée qui sont célébrées. La victoire finale de Soumbou face au monstre Obiélakulu est la métaphore de l’identité nouvelle ou reconstituée.
En tuant Obiélakulu, Soumbou retrouve son fils qui nomme également Soumbou.
L’exil et la quête de soi et de son identité est un long voyage à l’étranger, un exil, une guerre contre soi et nos monstres intérieurs. Cette quête de l’identité individuelle et collective passe par une connaissance des dieux et de l’origine du monde.
Origine et la création du monde
L’initiation vise à élever l’humain, à l’aider à comprendre sa place, son statut et son origine. Il doit de fait connaître d’abord l’origine du monde et de la vie, pas seulement celle des humains mais de tous les êtres.
Si l’on en croit l’épopée Olendé, pour les Mbedé, au commencement plusieurs Dieux vivaient ensemble dans la paix: Ndziami Yulu et Ndziami A Ntsyé ou Ndziami A Mbedé qui étaient le Dieu d’en-haut et le Dieu d’en-bas, de la terre et des hommes.
Cette division entre un Dieu vivant en haut et d’un Dieu d’en-bas est très répandu. Au Gabon et plus largement en Afrique, l’idée d’une cohabitation de deux Dieux ne permet pas seulement de séparer la terre et le ciel, le monde des humains de celui des morts, des esprits et des ancêtres. Sur un plan plus ésotérique, chez les Mbedé cette idée renvoie à la complémentarité et à l’harmonie cosmiques.
C’est une recherche permanente d’équilibre. c’est justement tout le sens qu’il faut donner à la gémellité originelle de Soumbou et Agnassa. C’est le couple primordial. Ce couple primordial possède de nombreux pouvoirs dont celui de donner la vie.
Il est donc à l’origine de l’humanité. En ce sens, les jumeaux Soumbou et Agnassa tout comme le couple Soumbou et Agnassa la princesse des eaux sont le symbole de la terre et de la lune, du monde terrestre et du monde aquatique, du monde solide et du monde liquide.
En somme, l’épopée Olendé des Mbedé du Sud-Est du Gabon est l’aventure d’un héros prisonnier d’un labyrinthe d’épreuves de feu, d’eau, de terre et d’air. Le conteur poète se sert du prétexte du mariage pour nous plonger dans la conception de l’initiation aux ancestraux et nous exposer la vision du monde originel. Elle suggère une métaphore de l’identité de l’homme en conquête et en construction permanente.
Aucune identité n’est par définition figée. On peut passer d’un monde solide à un monde liquide; d’un statut de Mortel à un statut d’immortel.
En cela, l’épopée d’Olendé rejoint les épopées de Mvet, de Mumbwang et Mulombi. Elle propose une voie spirituel de transcendance face à la mort.
Et transcender la mort passe par un abandon des certitudes du passé. Cela suppose de quitter et abandonner une partie de ce que l’on croit être, de ce que l’on croit être son pays, sa patrie afin de rebâtir symboliquement une nouvelle famille fondée sur de nouveaux symboles et de nouvelles valeurs identitaires.
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Source :
Blog Officiel de Täre Évivi Nguema consulté le 10/10/2024.