À l’intersection des grandes forêts et des routes fluviales du Gabon, l’histoire de Booué et de ses environs est indissociable de celle des Makina, aussi appelés Ossyéba ou Bichiwa. Récit d’un peuple de guerriers et de stratèges qui a marqué la fin du XIXe siècle.
Une position singulière dans le paysage gabonais
Contrairement aux groupes Fang Nzaman de Makokou qui vivent aujourd’hui séparés des Bakota, les Makina (ou Ossyéba OLI Bichiwa) entretiennent une relation intime et complexe avec l’histoire locale. Étroitement liés aux Shaké des bords de l’Ogooué à Booué, ils incarnent l’une des figures les plus fascinantes des migrations forestières du XIXe siècle au Gabon.
Descendant de la rive droite du haut Ivindo en véritables éclaireurs, ces populations furent parmi les premières à s’implanter dans une région alors vide d’hommes. En prenant position sur la Djidji et dans la boucle de l’Ogooué, ils firent écran, contrôlant les voies de passage et bloquant l’accès du fleuve aux tribus kota, tout en se heurtant aux Okandé qui régnaient sur les rapides du moyen Ogooué.
La mémoire gravée dans la pierre et le paysage
Pour comprendre l’épopée des Bichiwa, il suffit d’écouter les noms de leurs anciens villages, chacun agissant comme une archive vivante :
- Nkukunèn (grand diable)
- Yéla (mécheté)
- Ngométumba (la fin du pays, marquant les limites territoriales)
- Itézi-na-zondo (l’enclume et le marteau)
Chaque toponyme témoigne d’une anecdote, d’un événement marquant lors de la fondation des campements — qu’il s’agisse d’un gorille surpris (Zaza-djya-adjya-bambu), d’un chien errant (Bwakésé) ou d’un emplacement rituel de circoncision (Mbonétsémé).
De la guerre au commerce : L’âge d’or et la pacification
Redoutables guerriers, les Makina firent de la maîtrise des axes fluviaux un levier de puissance. Pratiquant la chasse à l’homme et la capture de prisonniers au cours de razzias menées contre leurs voisins (Shaké, Ndambomo, Bakota), ils alimentaient les réseaux de traite et revendaient leurs captifs aux intermédiaires okandé du bas Ogooué, qui négociaient ensuite avec les trafiquants européens.
Cette héritage belliqueux explique pourquoi les idées pacificatrices de Pierre Savorgnan de Brazza ne trouvèrent pas d’écho immédiat auprès d’eux. Ils demeurèrent l’une des tribus les plus turbulentes de la vallée de l’Ivindo jusqu’au tournant du XXe siècle.
Le tournant décisif intervint en 1906 avec la répression de la « révolte des Ossyéba » par le groupe de Mikongo. Contraints de déposer les armes, les irréductibles rejoignirent l’Ogooué pour s’allier aux Shaké, tandis que d’autres fusionnaient progressivement avec les Fang Nzaman.
Le mystère des reliquaires
L’histoire des Ossyéba est également liée aux grands mythes de l’art africain. Longtemps crédités à tort de la fabrication des fameuses statuettes d’ancêtres décorées de fils de cuivre (les « naja ») des Mahongwé — dont les premiers acheteurs furent le Dr Oscar Lenz en 1876 et J. Michaud en 1881 —, les Bichiwa possédaient en réalité leur propre style statuaire, intermédiaire entre les traditions fang, tsogho et kota, bien que de nombreux lignages se contentassent simplement de coiffer leurs reliquaires d’une touffe de plumes.
Aujourd’hui, si les descendants des redoutables guerriers de Booué se fondent dans la mosaïque culturelle gabonaise, leurs empreintes continuent de structurer la mémoire collective et le patrimoine de toute la région de l’Ogooué.
Rédigé par l’équipe de miboue.com